Ghosting et Breadcrumbing : les nouveaux comportements toxiques à l’ère numérique
Vous étiez en pleine conversation, tout semblait bien se passer, et du jour au lendemain… plus rien. Silence radio. Ou alors, cette personne qui ne vous donne jamais assez pour construire quelque chose, mais juste assez pour que vous n’arriviez pas à tourner la page. Un like par-ci, un message évasif par-là.
Si vous avez vécu l’une de ces situations, vous avez probablement été confronté·e au ghosting ou au breadcrumbing. Ces termes anglais, popularisés par les réseaux sociaux, décrivent des réalités relationnelles bien concrètes qui laissent des traces psychologiques profondes.
Je suis Gildas Garrec, psychopraticien spécialisé en TCC à Nantes, et je vous propose de décrypter ces nouveaux comportements : ce qu’ils signifient, pourquoi ils font si mal, et surtout comment s’en protéger.
Le glossaire des comportements numériques toxiques
Avant d’aller plus loin, posons les définitions. Ces termes décrivent des modes relationnels qui existaient avant les smartphones, mais que la technologie a considérablement amplifiés et facilités.
Ghosting : disparaître sans un mot
Le ghosting consiste à couper tout contact avec une personne sans aucune explication. Du jour au lendemain, les messages restent sans réponse, les appels sont ignorés, parfois le contact est même bloqué.
Selon une enquête de Navarro et al. (2020), environ 30 % des personnes déclarent avoir déjà été « ghostées » dans un contexte romantique, et presque autant admettent l’avoir fait.
Lien avec l’attachement : le ghosting est particulièrement fréquent chez les personnes à style d’attachement évitant. Face à la montée de l’intimité ou à une conversation émotionnellement chargée, la fuite devient la solution par défaut. Ce n’est pas nécessairement de la cruauté : c’est souvent une incapacité à gérer le conflit ou la confrontation émotionnelle.
Ce que dit la TCC : le ghosting repose sur un schéma d’évitement. La personne qui « ghoste » anticipe un échange désagréable (rupture, explication, conflit) et choisit l’évitement total plutôt que de faire face à l’inconfort. À court terme, le soulagement est immédiat. À long terme, ce comportement renforce l’évitement et empêche le développement de compétences relationnelles essentielles.
Breadcrumbing : donner juste assez de miettes
Le breadcrumbing (littéralement « laisser des miettes de pain ») désigne le fait de maintenir un contact minimal et intermittent avec quelqu’un, sans intention réelle de construire une relation. Un message flatteur de temps en temps, un « tu me manques » à 2h du matin, un like stratégique sur une photo… juste assez pour garder l’autre en attente.
Lien avec l’attachement : ce comportement est typique d’un style évitant qui ne veut ni s’engager ni perdre l’option. La personne maintient un « stock » de connexions potentielles sans jamais convertir. Pour la personne qui le subit, c’est particulièrement déstabilisant si elle a un style anxieux : chaque miette ravive l’espoir et relance le cycle d’attente.
Ce que dit la TCC : le breadcrumbing exploite un principe fondamental du conditionnement : le renforcement intermittent. C’est le même mécanisme que les machines à sous : une récompense imprévisible crée une dépendance bien plus forte qu’une récompense régulière. L’incertitude maintient l’activation émotionnelle à son maximum.
Orbiting : tourner autour sans se poser
L’orbiting consiste à rester dans la périphérie numérique d’une personne après avoir mis fin au contact direct. On regarde ses stories, on like ses publications, on réagit à ses contenus… sans jamais reprendre une conversation réelle. C’est être physiquement absent·e mais numériquement omniprésent·e.
Lien avec l’attachement : l’orbiting traduit l’ambivalence de l’attachement évitant. Le désir de connexion est réel (d’où la surveillance des réseaux), mais la peur de l’engagement empêche tout rapprochement concret. C’est une façon de maintenir le lien sans prendre de risque émotionnel.
Ce que dit la TCC : l’orbiting entretient ce que la TCC appelle un « comportement de vérification ». Il empêche le processus de deuil relationnel et maintient la personne dans un entre-deux émotionnel qui retarde la guérison.
Benching : mettre sur le banc de touche
Le benching (être « mis·e sur le banc ») consiste à garder une personne en réserve. On ne s’investit pas dans la relation, mais on empêche l’autre de passer à autre chose en maintenant un contact régulier et en laissant croire qu’il y a un potentiel.
« Je suis débordé·e en ce moment, mais on se voit bientôt » est la phrase typique du benching.
Lien avec l’attachement : le benching reflète une difficulté à choisir et à s’engager. Il est fréquent chez les styles évitants et désorganisés, mais aussi chez les personnes dont l’estime de soi dépend du nombre de « possibilités » ouvertes.
Ce que dit la TCC : le benching repose sur une distorsion cognitive appelée « maximisation » : la croyance que le meilleur choix existe quelque part et qu’il ne faut pas se « fermer de portes ». Cette quête de l’option optimale empêche paradoxalement toute satisfaction relationnelle.
Zombieing : revenir d’entre les morts
Le zombieing, c’est quand une personne qui vous avait « ghosté » réapparaît soudainement, comme si de rien n’était. Un message après des semaines ou des mois de silence : « Salut, comment tu vas ? Ça fait longtemps ! » Sans reconnaissance de la disparition, sans explication.
Lien avec l’attachement : ce phénomène illustre le cycle d’approche-retrait typique de l’attachement évitant. Quand la distance devient trop grande, le besoin de connexion se réactive. La personne revient… jusqu’à ce que la proximité devienne à nouveau inconfortable.
Ce que dit la TCC : le zombieing teste les limites de l’autre. Si la réponse est positive, le cycle peut recommencer. C’est ce que la TCC identifie comme un « pattern de renforcement » : si le comportement fonctionne (l’autre répond favorablement), il sera répété.
Cushioning : amortir la chute
Le cushioning consiste à entretenir des contacts flirtatifs avec plusieurs personnes « au cas où » la relation actuelle ne fonctionnerait pas. C’est une assurance émotionnelle : on se constitue un « coussin » de sécurité relationnelle.
Lien avec l’attachement : le cushioning trahit une difficulté à faire confiance à la stabilité d’une relation. C’est fréquent chez les styles évitants (qui anticipent l’échec) et anxieux (qui cherchent à se protéger de l’abandon).
Ce que dit la TCC : ce comportement relève d’un schéma de « méfiance » ou d’ »abandon » selon la thérapie des schémas de Young. La croyance sous-jacente est : « cette relation va finir par échouer, je dois avoir un plan B ».
Les réseaux sociaux comme terrain de jeu des évitants
Les réseaux sociaux n’ont pas créé ces comportements. Mais ils les ont considérablement facilités. Voici pourquoi.
La distance comme confort
Les écrans permettent de doser la proximité avec une précision impossible en face à face. Répondre avec un délai calculé, communiquer uniquement par stories, maintenir un contact visuel sans contact réel : tout est conçu pour offrir une connexion sans risque.
L’anonymat émotionnel
Derrière un écran, les conséquences émotionnelles de ses actes sont invisibles. On ne voit pas les larmes de la personne qu’on « ghoste ». Cette déconnexion entre l’action et sa conséquence réduit considérablement le frein naturel de l’empathie.
La culture du « next »
Les applications de rencontre ont instauré une logique de consommation dans les relations. Une étude de Timmermans et al. (2018) a montré que l’utilisation intensive d’applications de rencontre est corrélée à une augmentation des comportements de ghosting, indépendamment du style d’attachement.
Le FOMO relationnel
La peur de manquer quelque chose (Fear Of Missing Out) s’applique aussi aux relations. Voir les vies amoureuses « parfaites » des autres sur Instagram alimente l’idée que l’on pourrait trouver mieux, renforçant la difficulté à s’engager.
Pourquoi ces comportements font si mal
Si le ghosting et le breadcrumbing causent autant de souffrance, ce n’est pas par excès de sensibilité de la part de celles et ceux qui les subissent. Il y a des raisons psychologiques profondes à cette douleur.
La blessure d’abandon réactivée
Pour les personnes à style d’attachement anxieux (environ 20 % de la population), ces comportements réactivent directement la blessure d’abandon. Le silence du ghosting reproduit le schéma de la figure de soin qui disparaît sans explication. Le breadcrumbing reproduit le parent qui est là par intermittence.
L’absence de clôture
Le cerveau humain a besoin de comprendre pour tourner la page. Le ghosting prive la personne de toute explication, ce qui la pousse à chercher inlassablement des réponses : « Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? C’était quelque chose que j’ai dit ? » Cette quête de sens sans fin est épuisante psychologiquement.
L’impact sur l’estime de soi
Une étude de Freedman et al. (2019) a montré que les personnes ayant subi du ghosting rapportent des niveaux significativement plus élevés de détresse émotionnelle et de remise en question de leur valeur personnelle par rapport aux personnes ayant vécu une rupture explicite, même difficile.
Le rejet social activé
Les recherches en neurosciences (Eisenberger, 2012) ont montré que le rejet social active les mêmes zones cérébrales que la douleur physique (cortex cingulaire antérieur et insula antérieure). Le ghosting est une forme de rejet particulièrement insidieuse car elle est ambiguë : on ne sait même pas si c’est un rejet.
Comment s’en protéger
Bonne nouvelle : il existe des stratégies concrètes pour se protéger de ces comportements, et elles ne consistent pas à « ne plus rien ressentir ».
1. Reconnaître le pattern tôt
Les premiers signes du breadcrumbing sont souvent visibles dès le début : des réponses tardives sans raison, des plans annulés à répétition, une alternance entre messages enthousiastes et silences prolongés. La TCC enseigne à observer les comportements plutôt que les mots.
2. Poser ses limites
Un message sans réponse pendant 48h sans raison valable, une annulation de dernière minute pour la troisième fois, un « je t’aime » suivi de trois jours de silence : ces situations méritent une conversation directe. « J’ai besoin de cohérence pour me sentir en sécurité dans une relation » est une limite saine, pas une exigence excessive.
3. Ne pas alimenter le renforcement intermittent
Quand vous recevez un message après des jours de silence, résistez à l’impulsion de répondre immédiatement avec enthousiasme.
Non pas par jeu ou par manipulation, mais pour vous donner le temps d’évaluer : « Est-ce que cette personne m’offre ce dont j’ai besoin, ou est-ce que je me contente de miettes parce que j’ai peur de perdre le lien ? »
4. Travailler sur son propre style d’attachement
Si vous êtes régulièrement attiré·e par des personnes qui « ghostent » ou « breadcrumbent », ce n’est probablement pas un hasard. La complémentarité anxieux-évitant est l’une des dynamiques les plus fréquentes et les plus douloureuses. Comprendre votre propre style d’attachement est essentiel.
5. S’entourer de relations sécurisantes
Les amitiés stables, la famille bienveillante, les communautés de soutien : ces relations « sécures » servent de base pour recalibrer ce que l’on considère comme normal dans une relation. Quand on est entouré·e de constance, le breadcrumbing devient plus facile à identifier et à refuser.
Êtes-vous vous-même un « ghoster » ?
Cette question mérite d’être posée avec bienveillance et sans jugement. Si vous vous reconnaissez dans ces comportements, voici quelques pistes de réflexion.
Pourquoi on ghoste
Les raisons les plus fréquemment rapportées sont :
- L’évitement du conflit : « Je ne savais pas comment dire que je ne voulais plus continuer. »
- La surcharge émotionnelle : « Je me suis senti·e submergé·e et j’ai eu besoin de couper. »
- La culpabilité : « Plus j’attendais pour répondre, plus c’était difficile de le faire. »
- Le manque de compétences relationnelles : personne ne nous enseigne comment mettre fin à une relation avec respect.
Ce que cela dit de vous (sans jugement)
Si vous ghostez régulièrement, cela peut indiquer :
- Un style d’attachement évitant qui rend la confrontation émotionnelle très difficile.
- Un manque d’outils pour communiquer dans les situations inconfortables.
- Une difficulté à tolérer la culpabilité ou la tristesse liées à la déception de l’autre.
Comment faire autrement
La TCC propose des alternatives concrètes :
- Préparer un message simple et honnête : « Je ne ressens pas ce qu’il faudrait pour continuer. Je préfère être honnête plutôt que de disparaître. »
- Accepter l’inconfort : oui, la réponse de l’autre sera peut-être difficile à recevoir. Mais c’est un inconfort temporaire, contre une culpabilité sourde qui dure.
- Pratiquer dans des situations à faible enjeu : apprendre à dire « non » ou à exprimer un désaccord dans des contextes moins chargés émotionnellement.
Quand consulter
Ces comportements, qu’on les subisse ou qu’on les reproduise, méritent une attention thérapeutique quand :
- Ils se répètent de relation en relation (pattern récurrent).
- Ils génèrent une souffrance significative qui affecte le quotidien (sommeil, concentration, estime de soi).
- Ils sont associés à de l’anxiété relationnelle intense (vérification compulsive du téléphone, ruminations).
- Ils empêchent de construire des relations stables et satisfaisantes.
La TCC est particulièrement adaptée pour travailler sur ces problématiques, car elle agit à la fois sur les pensées automatiques (« si je ne réponds pas tout de suite, c’est fini »), les comportements (vérification compulsive, réponse impulsive) et les émotions sous-jacentes (peur de l’abandon, honte, colère).
À retenir
- Le ghosting, le breadcrumbing, l’orbiting, le benching, le zombieing et le cushioning sont des comportements relationnels amplifiés par les réseaux sociaux.
- Chacun de ces comportements a un lien direct avec les styles d’attachement, en particulier le style évitant.
- La souffrance qu’ils provoquent est légitime et mesurable : rejet social, absence de clôture, blessure d’abandon.
- Se protéger passe par la reconnaissance précoce des patterns, la pose de limites et le travail sur son propre style d’attachement.
- Si vous êtes vous-même « ghoster », il ne s’agit pas de culpabiliser mais de comprendre et de développer de nouvelles compétences relationnelles.
Vous êtes touché·e par ces situations ?
Que vous subissiez ces comportements ou que vous les reproduisiez malgré vous, un accompagnement thérapeutique peut vous aider à sortir de ces cycles.
- Le Programme Liberté et Nouveau Départ : pour reconstruire une relation saine à soi-même et aux autres après des expériences relationnelles douloureuses.
- Une consultation individuelle : pour comprendre vos schémas et développer des outils concrets. Prenez rendez-vous à Nantes ou en visioconférence.
Vous méritez des relations où la communication est claire, où les intentions sont explicites et où la présence est réelle, pas numérique.
Maillage interne :
– Attachement évitant : le comprendre pour mieux vivre vos relations
– Couple anxieux-évitant : le piège du couple toxique le plus fréquent
– Programme Liberté et Nouveau Départ
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Article partage avec mon compagnon. On a discute pendant 2 heures de nos styles d’attachement respectifs. Ca nous a rapproches paradoxalement.
Mathieu, merci de relayer. Souvent, on n’ose pas consulter directement, mais lire un article peut etre le premier pas. Votre geste compte plus que vous ne le pensez.
Chaleureusement,
Gildas
Merci pour les references scientifiques. Ca change des articles de pseudo-psychologie qu’on voit partout.
Ca me touche beaucoup Cecile. Si le contenu vous aide, n’hesitez pas a le partager autour de vous. Plus on comprend nos mecanismes psychologiques, mieux on vit ensemble. Merci pour votre confiance.
Chaleureusement,
Gildas
Tres interessant. J’ai decouvert que mon style d’attachement evitant venait de mon enfance. Ca m’a motive a commencer une therapie.
Merci pour votre message Lea. Prendre le temps de commenter, c’est deja une forme d’engagement envers soi-meme. N’hesitez pas si vous avez des questions ou si vous souhaitez approfondir certains points.
Chaleureusement,
Gildas