Situationship : quand la relation sans nom detruit votre sante mentale
Vous vous voyez regulierement. Vous dormez ensemble. Vous vous envoyez des messages tous les jours. Et pourtant, quand on vous demande si vous etes en couple, vous ne savez pas quoi repondre.
Ni en couple, ni celibataire. Ni engagement, ni rupture. Un entre-deux permanent qui genere une anxiete sourde, une incertitude chronique et, a terme, une erosion silencieuse de l’estime de soi.
Bienvenue dans la situationship, le phenomene relationnel le plus recherche par les 20-35 ans en France et dans le monde anglophone. Entre 3 000 et 6 000 recherches mensuelles sur Google rien qu’en France, et des millions a l’echelle mondiale. Ce n’est pas un terme a la mode : c’est le reflet d’une realite relationnelle massive.
Je suis Gildas Garrec, psychopraticien specialise en TCC a Nantes, et la situationship est devenue l’un des motifs de consultation les plus frequents chez les jeunes adultes que j’accompagne. Non pas parce qu’ils sont « trop sensibles » ou « trop exigeants », mais parce que cette configuration relationnelle active des mecanismes psychologiques puissants dont ils n’ont souvent pas conscience.
Qu’est-ce qu’une situationship exactement ?
La situationship designe une relation romantique et/ou sexuelle qui fonctionne comme un couple sans en porter le nom ni en assumer les engagements.
Il y a de l’intimite physique, de la complicite, parfois de l’affection profonde, mais pas de definition explicite du statut de la relation. Pas de « on est ensemble ». Pas de presentation aux proches. Pas de projets communs.
Le terme est apparu dans le vocabulaire courant aux alentours de 2018-2019, porte par les reseaux sociaux et les applications de rencontre. Mais le phenomene existait bien avant : les psychologues parlaient de « relations ambigues » ou de « quasi-relationships ». Ce qui a change, c’est l’ampleur du phenomene et sa normalisation.
Pourquoi c’est devenu la norme
Plusieurs facteurs convergent pour expliquer la generalisation des situationships :
Les applications de rencontre. Elles ont cree un environnement ou les options semblent infinies. Pourquoi s’engager avec une personne quand la suivante est a un swipe de distance ? Les applications de rencontre entretiennent structurellement l’illusion du « toujours mieux », rendant l’engagement avec une seule personne un acte contre-intuitif.
La peur de l’engagement. Les enquetes de l’American Psychological Association (2023) montrent que les millennials et la generation Z reportent l’engagement amoureux de la meme maniere qu’ils reportent l’achat immobilier ou la parentalite : par precaution, par peur de se tromper, par desir de « profiter de la liberte ».
Le probleme est que cette precaution se transforme souvent en evitement.
La culture du « pas de label ». Les reseaux sociaux ont popularise l’idee que poser un label sur une relation est restrictif, demode, voire « toxique ». « On n’a pas besoin d’etiquettes » est devenu un mantra.
Mais derriere cette apparente liberation, il y a souvent une asymetrie : l’un des deux ne veut pas de label parce que l’absence de label lui permet de ne pas rendre de comptes.
La normalisation du flou. Quand tout le monde autour de soi vit des relations non definies, la situation semble normale. L’effet de conformite sociale (Asch, 1951) joue a plein : si mes amis sont tous dans des situationships, alors c’est la norme, et demander plus serait « trop ».
Les 7 signes que vous etes dans une situationship
La difficulte de la situationship reside dans son ambiguite. On peut y etre sans le savoir — ou le savoir sans vouloir se l’avouer. Voici les indicateurs les plus fiables.
1. Vous ne pouvez pas definir la relation en une phrase
Si vous etes incapable de repondre simplement a la question « tu es avec quelqu’un ? », c’est le premier signal. Les reponses typiques : « c’est complique », « on se voit, mais ce n’est pas officiel », « on n’a pas pose de label ». L’impossibilite de nommer la relation traduit l’impossibilite de la definir.
2. Les projets ne depassent jamais la semaine en cours
Vous faites des plans pour le week-end, jamais pour le mois prochain. Pas de vacances ensemble, pas d’evenement familial, pas de « et si on… ». La temporalite de la situationship est le present immediat. Le futur est systematiquement esquive.
3. Les reseaux sociaux restent cloisonnes
Pas de photo ensemble. Pas de tag. Pas de mention. Vous existez dans la vie de l’autre, mais pas dans sa vitrine sociale. Cette dissociation entre la realite privee et l’image publique est un marqueur classique : la relation existe dans l’ombre.
4. La conversation « qu’est-ce qu’on est ? » est evitee ou detournee
Chaque tentative d’aborder la nature de la relation se heurte a une esquive : « pourquoi il faudrait mettre un mot la-dessus ? », « on est bien comme ca, non ? », « je ne veux pas de prise de tete ». La question n’est pas que l’autre refuse de definir la relation — c’est qu’il refuse d’en parler.
5. L’investissement est asymetrique
L’un texte plus que l’autre. L’un organise les sorties. L’un parle de l’autre a ses amis. L’un pense a l’autre en permanence. L’asymetrie d’investissement emotionnel est la signature de la situationship : les deux personnes ne vivent pas la meme relation.
6. L’exclusivite n’est ni demandee ni garantie
Vous ne savez pas si l’autre voit d’autres personnes. Vous n’osez pas demander. Et si vous demandez, la reponse est vague : « je ne suis pas avec quelqu’un d’autre en ce moment » (ce qui n’est pas la meme chose que « je suis avec toi »). L’absence d’exclusivite assumee maintient une insecurite permanente.
7. Vous avez le sentiment de « ne pas avoir le droit » d’exprimer vos besoins
Puisque la relation n’a pas de nom, vous sentez que vous n’avez pas la legitimite d’exprimer de la jalousie, de la frustration ou un besoin de clarte. « On n’est pas ensemble, donc je n’ai pas le droit de dire que ca me fait mal. » Ce raisonnement est un piege cognitif majeur.
L’impact psychologique de la situationship
La situationship n’est pas inoffensive. Sa toxicite est insidieuse precisement parce qu’elle n’est pas spectaculaire. Il n’y a pas de cris, pas de rupture violente, pas de « moment de bascule ». Il y a une erosion progressive.
L’anxiete chronique
L’absence de definition genere un etat d’hypervigilance permanent. Chaque message analyse, chaque delai de reponse interprete, chaque absence de « bonne nuit » transformee en preuve de desinteret. L’incertitude relationnelle active le systeme d’alerte du cerveau de maniere continue.
Une etude de Shallcross et al. (2020) a montre que l’ambiguite relationnelle est associee a des niveaux d’anxiete comparables a ceux observes chez les personnes en cours de rupture.
Les ruminations
« Est-ce qu’il/elle tient a moi ? Est-ce que je suis assez bien ? Est-ce que ca va evoluer ? Est-ce que je devrais partir ? » Ces pensees tournent en boucle, consommant une energie cognitive considerable. Les ruminations sont l’un des mecanismes centraux identifies par la TCC dans le maintien de l’anxiete et de la depression.
L’auto-devalorisation
Quand une personne refuse de s’engager avec vous, le cerveau produit une interpretation automatique : « c’est parce que je ne suis pas assez bien. » Cette distorsion cognitive — la personnalisation — est particulierement active dans les situationships. L’absence d’engagement de l’autre est vecue comme un verdict sur sa propre valeur.
La perte de confiance dans ses propres perceptions
A force de s’entendre dire « tu te fais des idees », « on n’a jamais dit qu’on etait ensemble », « tu prends les choses trop au serieux », la personne finit par douter de ses propres ressentis.
Cette invalidation emotionnelle repetee peut s’apparenter a du gaslighting passif : elle erode la capacite a se fier a son propre jugement.
Pourquoi on reste dans une situationship
Si la situationship fait souffrir, pourquoi ne pas simplement en sortir ? Parce que deux peurs opposees se neutralisent.
La peur de l’engagement
La personne qui refuse de definir la relation est generalement motivee par une peur de l’engagement — souvent liee a un style d’attachement evitant. S’engager signifie risquer de perdre son autonomie, de souffrir, d’etre decu. Le flou est une zone de confort : suffisamment de connexion pour ne pas se sentir seul, pas assez d’engagement pour se sentir piege.
La peur de la solitude
La personne qui accepte la situation malgre sa souffrance est generalement motivee par une peur de la solitude ou de l’abandon — souvent liee a un style d’attachement anxieux. Rester dans le flou, meme douloureux, semble preferable au vide. La logique inconsciente est : « un peu d’attention, c’est mieux que pas d’attention du tout. »
Le double piege
La situationship est un piege a double fond. L’un ne s’engage pas par peur de l’engagement. L’autre ne part pas par peur de la solitude. Les deux se maintiennent mutuellement dans une configuration qui ne satisfait pleinement ni l’un ni l’autre. C’est la dynamique anxieux-evitant dans sa forme la plus pure.
Le lien avec les styles d’attachement
La theorie de l’attachement, developpee par John Bowlby et enrichie par Mary Ainsworth, puis par les recherches de Hazan et Shaver (1987) sur l’attachement adulte, eclaire directement la dynamique des situationships.
L’attachement anxieux : celui qui reste
Les personnes a attachement anxieux tendent a rester dans les situationships malgre la souffrance. Leur systeme d’attachement, hyperactive, les pousse a chercher la proximite a tout prix. L’idee de perdre le lien, meme un lien fragile et douloureux, est plus terrifiante que la souffrance qu’il genere. Elles interpretent les miettes d’attention comme des preuves d’amour et minimisent les signaux d’indifference.
L’attachement evitant : celui qui entretient le flou
Les personnes a attachement evitant sont souvent celles qui initient ou maintiennent la situationship. Le flou leur convient : il offre la connexion sans l’intimite veritable.
Elles ne sont pas necessairement malveillantes — elles sont souvent sinceres quand elles disent « je t’apprecie, mais je ne suis pas pret·e ». Le probleme est que « pas pret·e » peut durer indefiniment si rien ne vient bousculer l’equilibre.
Le cercle vicieux
Plus l’anxieux demande de la clarte, plus l’evitant se replie. Plus l’evitant se replie, plus l’anxieux insiste. Ce cycle de poursuite-retrait est l’un des patterns relationnels les plus documentes en psychologie du couple (Johnson, 2008).
La situationship est le terrain ideal pour ce cycle, parce qu’elle ne fournit jamais assez de securite pour calmer l’anxieux ni assez de distance pour satisfaire l’evitant.
Comment en sortir : un protocole concret
Sortir d’une situationship ne signifie pas necessairement quitter la personne. Cela signifie sortir de l’ambiguite — dans un sens ou dans l’autre.
Etape 1 : Poser la question
La conversation que vous evitez est exactement celle qu’il faut avoir.
Non pas « qu’est-ce qu’on est ? » (question trop vague), mais une formulation plus precise : « J’aimerais savoir si tu envisages qu’on construise une relation de couple ensemble, ou si ce n’est pas quelque chose que tu souhaites. » Cette question merite une reponse claire. Si la reponse est une esquive, c’est une reponse en soi.
Etape 2 : Accepter la reponse
C’est l’etape la plus difficile. Quand quelqu’un dit « je ne sais pas ce que je veux », cela signifie generalement : « je ne veux pas ce que tu veux, mais je ne veux pas te perdre. » La TCC enseigne a distinguer les faits des interpretations.
Les faits : cette personne ne s’engage pas. L’interpretation : « mais peut-etre que si j’attends encore un peu… » L’interpretation n’est pas un fait.
Etape 3 : Proteger ses limites
Si la reponse ne correspond pas a vos besoins, vous avez le droit — et la responsabilite envers vous-meme — de poser une limite. « J’ai besoin d’une relation definie pour me sentir en securite.
Si ce n’est pas ce que tu peux m’offrir, je prefere qu’on s’arrete. » Ce n’est ni un ultimatum ni une manipulation. C’est l’expression d’un besoin fondamental.
Etape 4 : Resister a la rechute
Apres la fin d’une situationship, la tentation de revenir est forte — surtout si l’autre revient avec un message affectueux quelques semaines plus tard (le zombieing).
La TCC identifie cela comme un renforcement intermittent : le cerveau, en manque de la dopamine associee a la relation, se jette sur la moindre miette. Avoir identifie ce mecanisme en amont permet de ne pas y ceder.
Exercice TCC : la question des 3 mois
Cet exercice est simple mais redoutablement efficace. Prenez une feuille de papier et ecrivez la question suivante :
« Dans 3 mois, si rien ne change dans cette relation, est-ce que je serai heureux·se ? »
Repondez honnetement. Pas ce que vous esperez. Pas ce que vous aimeriez. Ce qui va reellement se passer si rien ne change. Parce que dans une situationship, rien ne change. L’ambiguite n’evolue pas spontanement vers la clarte. L’evitant ne devient pas engage par miracle. L’attente n’est pas une strategie.
Si la reponse est « non », alors vous avez votre reponse. La douleur de partir est intense mais temporaire. La douleur de rester est sourde mais chronique.
La TCC a un concept pour cela : la tolerance a la detresse a court terme pour un benefice a long terme. C’est l’un des apprentissages les plus difficiles, mais aussi les plus liberateurs.
La situationship n’est pas un echec
Si vous etes dans une situationship ou si vous en sortez, ce n’est pas un signe de faiblesse ou de mauvais jugement. C’est le signe que vous etes un etre humain avec un besoin de connexion, evolant dans un environnement relationnel qui rend cette connexion paradoxalement plus difficile a obtenir.
La situationship est le produit d’un systeme — les applications, les normes sociales, la culture du flou — et de vulnerabilites individuelles — les styles d’attachement, les blessures passees, les schemas cognitifs. Comprendre ces mecanismes ne resout pas tout, mais cela permet de faire des choix eclaires plutot que des choix subis.
A retenir
- La situationship est une relation qui fonctionne comme un couple sans en assumer le statut, generant une ambiguite chronique.
- Les 7 signes principaux : impossibilite de definir la relation, absence de projets futurs, cloisonnement social, esquive des conversations de clarification, investissement asymetrique, exclusivite non garantie, sentiment d’illegitimite a exprimer ses besoins.
- L’impact psychologique est reel : anxiete chronique, ruminations, auto-devalorisation, perte de confiance en soi.
- La dynamique repose souvent sur la complementarite anxieux-evitant : l’un reste par peur de la solitude, l’autre entretient le flou par peur de l’engagement.
- En sortir passe par poser la question, accepter la reponse, proteger ses limites et resister a la rechute.
- L’exercice des 3 mois permet de sortir de l’espoir passif pour se confronter a la realite.
Si vous etes dans une situationship qui vous fait souffrir, ou si vous sortez de ce type de relation en vous demandant pourquoi vous attirez toujours des configurations floues, un accompagnement therapeutique peut vous aider a comprendre vos schemas et a construire des relations plus claires.
Le Programme Love Coach aborde specifiquement ces dynamiques. Vous pouvez aussi prendre rendez-vous pour une consultation individuelle a Nantes ou en visioconference.
Maillage interne :
– Dating apps en 2026 : comment les applis de rencontre affectent votre sante mentale
– Couple anxieux-evitant : le piege du couple toxique le plus frequent
– Ghosting et Breadcrumbing : les nouveaux comportements toxiques
– Attachement evitant : le comprendre pour mieux vivre vos relations
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J’ai rencontre mon compagnon sur une app et on est heureux. Mais je reconnais que le parcours avant lui etait eprouvant pour ma sante mentale.
Je vous lis attentivement Nicolas, et je comprends ce que vous traversez. Sachez que vous n’etes pas seul(e) dans cette situation. Le simple fait de chercher a comprendre montre une vraie force interieure. Courage a vous.
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