Ça pleure aussi, un homme
Il y a des titres de chanson qui font tout le travail. Celui que Ginette Reno a porté avec « Ça pleure aussi, un homme » en fait partie : la phrase ne démontre rien, elle constate. Et ce simple constat continue, des décennies plus tard, de dire quelque chose que beaucoup d'hommes n'ont jamais entendu formuler — encore moins autorisé.
Dans l'article qui suit, j'aborde la façon dont nous identifions et exprimons ce que nous ressentons. Sur ce thème, j'ai conçu un test de gestion des émotions qui permet de situer votre rapport à vos propres émotions, avec un guide pour prolonger la réflexion. Et si vous voulez observer ce que vos échanges disent de votre manière d'exprimer les choses, ScanMyLove analyse une conversation réelle et en fait remonter les schémas.
Car si la phrase a besoin d'être dite, c'est qu'elle ne va pas de soi. Et cela s'apprend très tôt.
Ce qui s'apprend avant six ans
Les larmes ne sont pas une affaire de tempérament. Ce qui varie selon les enfants, ce n'est pas la capacité à ressentir : c'est le vocabulaire qu'on leur donne pour le dire, et l'accueil qu'on réserve à ce qu'ils expriment.
À situation identique, un garçon qui pleure entend plus souvent qu'on l'invite à se ressaisir, et une fille qu'on l'invite à raconter. Répétée pendant des années, la différence ne porte pas sur l'émotion elle-même — elle porte sur ce qu'on apprend à en faire.
Le résultat est ce que le psychologue Ronald Levant a nommé l'alexithymie normative masculine. Le terme est technique, l'idée est simple : beaucoup d'hommes n'ont pas de difficulté à ressentir, ils en ont à nommer. Ils savent que quelque chose ne va pas, mais le mot juste manque — et sans le mot, il n'y a rien à dire, donc rien à partager.
Levant insiste sur un point qu'on oublie souvent : ce n'est pas un trouble. C'est un apprentissage. Ce qui s'apprend se réapprend.
🔗 Analysez vos conversations avec ScanMyLove — La façon dont on exprime — ou n'exprime pas — ce qu'on ressent laisse des traces précises dans les échanges écrits : ce qui est nommé, ce qui est contourné, ce qui revient toujours en colère.Une seule émotion autorisée
L'éducation émotionnelle des garçons n'interdit pas toutes les émotions. Elle en autorise une : la colère.
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Analyser →Cette autorisation sélective a une conséquence qu'on observe constamment en consultation. Les émotions qui n'ont pas droit de cité ne disparaissent pas — elles empruntent la seule voie ouverte. La tristesse sort en irritation. L'inquiétude sort en agacement. La honte sort en agressivité. L'homme qui s'emporte pour une broutille n'est pas nécessairement un homme en colère : c'est souvent un homme dont c'est le seul canal disponible.
C'est aussi ce qui rend la situation illisible pour l'entourage. Le message émis ne correspond pas à ce qui est ressenti, et personne — y compris celui qui parle — ne peut le décoder.
Le paradoxe du genre
Deux constats coexistent, et leur rapprochement est brutal.
Les femmes sont diagnostiquées dépressives environ deux fois plus que les hommes. Et les hommes se suicident environ trois fois plus que les femmes.
Ces deux chiffres ne peuvent pas être vrais en même temps si l'on suppose que les hommes vont mieux. Ils ne sont conciliables que d'une façon : une part importante de la dépression masculine n'est pas repérée.
La raison tient à la forme qu'elle prend. Les critères diagnostiques ont été construits autour d'une expression de la souffrance qui parle de tristesse, de perte d'élan, de pleurs. Chez beaucoup d'hommes, la dépression se présente autrement :
- irritabilité, susceptibilité inhabituelle ;
- retrait progressif, moins d'appels, moins de sorties ;
- surinvestissement dans le travail ou le sport ;
- augmentation de la consommation d'alcool ;
- plaintes physiques sans cause retrouvée — dos, sommeil, digestion ;
- prise de risque au volant, dans les dépenses, ailleurs.
Ce que coûte le fait de ne pas pleurer
Retenir une émotion ne l'éteint pas. Les travaux sur la suppression expressive — le fait de bloquer volontairement l'expression de ce qu'on ressent — convergent sur un point : l'émotion reste, et le corps continue d'y répondre. Ce qui est supprimé, c'est le signal visible, pas l'état interne.
Et cette suppression a un coût de fonctionnement. Bloquer en continu occupe des ressources : c'est de l'attention qui n'est plus disponible pour la conversation en cours, pour la mémoire, pour l'autre. C'est aussi ce qui explique la sensation, si souvent rapportée, d'être présent sans être là.
À l'échelle d'une relation, l'effet est net : ce n'est pas l'émotion qui éloigne, c'est l'effort permanent pour la contenir.
Réapprendre, concrètement
Nommer ce que l'on ressent n'est pas un exercice de sensibilité. C'est une compétence technique, et elle s'entraîne comme telle.
Commencer par le corps, pas par le sentiment
« Qu'est-ce que je ressens ? » est une question trop large quand on n'a pas le vocabulaire. « Où est-ce que ça se manifeste ? » est une question à laquelle tout le monde peut répondre : gorge serrée, mâchoire tendue, poids sur la poitrine, ventre noué.
Partir de la sensation contourne l'obstacle. Le mot vient ensuite, souvent tout seul.
Élargir le vocabulaire, un mot à la fois
Entre « ça va » et « ça va pas », il y a un continent. Contrarié, déçu, inquiet, lassé, blessé, dépassé, soulagé, ému. La recherche sur la granularité émotionnelle est constante sur ce point : plus une personne dispose de mots précis pour ses états, mieux elle les régule. Ce n'est pas une question de délicatesse, c'est une question d'outillage.
Dire une chose par jour
Une phrase, à quelqu'un. « Cette réunion m'a agacé. » « J'étais inquiet ce matin. » Ni confession, ni conversation profonde : un énoncé.
L'objectif n'est pas de se livrer, il est de rompre l'automatisme — celui qui traduit tout en « ça va » avant même d'avoir regardé.
Ne pas attendre d'être au bout
Le motif de consultation le plus fréquent chez les hommes n'est pas la tristesse : c'est un symptôme physique, un problème de sommeil, ou une demande de la compagne. Beaucoup consultent parce qu'un tiers l'a demandé, et souvent tard.
Consulter n'exige pas d'avoir un mot pour ce qu'on a. On peut très bien commencer par : « je ne sais pas ce que j'ai, mais ça ne va pas. » C'est un point de départ suffisant, et c'en est même un bon.
Ce que la chanson dit juste
Le titre ne plaide pas, il constate — et c'est ce qui le rend efficace. Il ne dit pas qu'un homme devrait pouvoir pleurer, il dit que ça arrive, que c'est un fait, et qu'il n'y a rien à démontrer.
C'est aussi la position clinique. Les larmes ne sont ni un aveu de faiblesse ni une preuve de santé : ce sont des données. Le vrai sujet n'est pas de savoir si un homme pleure, mais s'il dispose des mots pour dire ce qui lui arrive — avant que ce soit le corps, la colère ou l'alcool qui parlent à sa place.
Cela s'apprend. Y compris tard.
Pour aller plus loin : l'alexithymie et la difficulté à identifier ses émotions · la charge mentale masculine · l'isolement des jeunes hommes
En bref : L'interdit de pleurer n'est pas une donnée de nature mais un apprentissage : dès l'enfance, les garçons reçoivent nettement moins de vocabulaire émotionnel que les filles, et apprennent que certaines émotions sont acceptables — la colère — quand d'autres ne le sont pas. Le psychologue américain Ronald Levant a nommé ce résultat l'« alexithymie normative masculine » : non pas un trouble, mais une difficulté acquise à identifier et nommer ce que l'on ressent. Ses conséquences sont mesurables. La tristesse ne disparaît pas, elle change de forme : irritabilité, retrait, surinvestissement dans le travail, consommation d'alcool, plaintes physiques. Or ces manifestations ne ressemblent pas aux critères habituels de la dépression, ce qui explique en grande partie le paradoxe du genre — les hommes sont deux fois moins diagnostiqués dépressifs que les femmes, et se suicident environ trois fois plus. Réapprendre à nommer ce que l'on ressent n'a rien d'une thérapie des sentiments : c'est une compétence technique, qui s'acquiert par l'entraînement, et dont l'effet le mieux documenté est de rendre l'émotion moins envahissante.

A propos de l'auteur
Gildas Garrec · Psychopraticien TCC
Psychopraticien certifie en therapies cognitivo-comportementales (TCC), auteur de 16 ouvrages sur la psychologie appliquee et les relations. Plus de 1000 articles cliniques publies sur Psychologie et Serenite.
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