Les experts du pervers narcissique : Racamier, Hirigoyen, Cyrulnik
Dans l'article qui suit, j'aborde les repères théoriques de la perversion narcissique. Sur ce thème, j'ai conçu un test sur les traits narcissiques qui permet de repérer les mécanismes d'emprise, avec un guide pour prolonger la réflexion. Et si vous avez des messages concrets à décrypter, ScanMyLove analyse vos conversations avec votre partenaire à partir d'un simple export et en révèle la dynamique réelle. J'ai également écrit deux livres sur ce sujet, Se libérer des relations toxiques et Trauma Bonding, si vous souhaitez aller plus loin.
Trois noms reviennent dès qu'on cherche sérieusement sur ce sujet. Ils ne disent pas la même chose, ils ne travaillent pas sur le même objet, et l'un des trois n'a jamais écrit sur la perversion narcissique.Savoir qui a dit quoi n'est pas une curiosité érudite. C'est ce qui vous permet de reconnaître, dans un article ou une vidéo, ce qui s'appuie sur un travail clinique et ce qui l'invoque sans le connaître.
Paul-Claude Racamier : celui qui a forgé le terme
En 1986, à Paris, un psychiatre et psychanalyste prononce devant un cercle de praticiens deux mots qu'il vient d'assembler : perversion narcissique.
Racamier n'a rien d'un vulgarisateur. Il a passé l'essentiel de sa carrière en hôpital psychiatrique, auprès de personnes dont l'identité se fracture, et c'est là — pas dans le confort d'un cabinet — qu'il a formé son regard. Pendant des années, il observe un phénomène qu'aucun mot ne recouvre : certaines personnes semblent maintenir leur propre équilibre psychique en le faisant porter par quelqu'un d'autre. Elles vont bien parce que quelqu'un, à côté d'elles, va mal à leur place.
Ce que « pervers » veut dire chez lui
Il faut lever ici un malentendu qui empoisonne tout. Dans le langage courant, « pervers » évoque la sexualité. Beaucoup de personnes écartent donc l'expression d'emblée : mon conjoint n'a rien de sexuellement anormal, donc ce n'est pas ça.
Ce n'est pas ce que Racamier a voulu dire. Le mot est à prendre dans son sens latin, pervertere : retourner, détourner de son usage. Pervertir quelque chose, ce n'est pas le salir, c'est le prendre et le faire servir à autre chose que ce à quoi il servait.
Ce qui est perverti n'est donc pas la sexualité. C'est la relation. Elle cesse d'être une rencontre entre deux sujets pour devenir un outil au service d'un seul. L'autre n'est plus quelqu'un : il est un espace disponible.
La décorporation
C'est l'apport le plus original de Racamier, et le plus dérangeant. Selon lui, la personne qui fonctionne ainsi ne se contente pas de dire des choses blessantes. Elle transfère : la honte qu'elle ne peut pas éprouver, la culpabilité qu'elle ne peut pas assumer, le sentiment d'insuffisance qu'elle ne peut pas regarder — tout cela est expulsé et va se loger dans le psychisme de l'autre. Racamier appelle cela la décorporation : sortir de soi ce qui est insupportable, et le faire habiter quelqu'un d'autre.
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Faire le test →Manipulation ou simple conflit ?
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Analyser →Cela explique une chose que les témoignages décrivent constamment : la personne qui subit ne se contente pas d'entendre qu'elle est folle, elle commence à se sentir réellement perturbée. Elle n'est pas seulement accusée d'être ingrate, elle ressent une honte diffuse dont elle ne trouve jamais l'origine — parce que cette origine n'est pas en elle.
Racamier meurt en 1996, sans avoir vu ce que son concept allait devenir.
Marie-France Hirigoyen : celle qui l'a rendu public
Octobre 1998. Une psychiatre et psychanalyste parisienne publie un livre de format modeste chez un éditeur qui n'en attend pas grand-chose : Le Harcèlement moral : la violence perverse au quotidien.
En quelques semaines, il dépasse les cent mille exemplaires. Il sera traduit dans des dizaines de langues, cité par des parlementaires, invoqué devant les conseils de prud'hommes. En 2002, une loi française introduit le harcèlement moral dans le Code du travail — et la formulation de la loi doit beaucoup à ce que ce livre avait décrit.
Le déplacement décisif
Hirigoyen reconnaît sa dette envers Racamier, mais elle opère un changement de point de vue, et c'est lui qui explique le succès.
Racamier regardait le fonctionnement intérieur de celui qui détruit. Hirigoyen regarde ce que ça fait de le subir.
Elle décrit la mécanique du quotidien : les silences appuyés qui obligent l'autre à deviner ce qu'il a mal fait, les phrases qui invalident la perception — « tu es trop sensible », « tu inventes », « c'est toi qui provoques » —, l'ironie qui blesse puis se réfugie derrière le second degré, l'accusation retournée qui fait de la personne blessée la coupable de sa propre blessure.
Elle ne parle pas de « manipulation » en général : elle nomme, elle distingue, elle donne des exemples. Pour des milliers de lecteurs, c'était la première fois que leur vie était écrite quelque part.
Ce qu'elle a montré et que l'on cite rarement
Son apport le moins repris est peut-être le plus important : la forme la plus destructrice n'est presque jamais celle qui crie. C'est celle des micro-disqualifications — un soupir au bon moment, une question dont l'intonation fait un verdict. Devant témoin, aucune n'est défendable : « il a soupiré » n'est pas un grief. Seule la séquence, sur des mois, devient dévastatrice, et personne ne l'a vue à part vous.
C'est cette observation qui explique pourquoi tant de personnes ne sont pas crues quand elles racontent.
Boris Cyrulnik : celui qui n'a pas écrit sur ce sujet
Son nom apparaît partout dans les contenus sur le pervers narcissique. Il faut être clair : Boris Cyrulnik n'a pas théorisé la perversion narcissique. Neuropsychiatre, éthologue, il a apporté autre chose — et cette chose compte pour vous, mais elle se situe ailleurs.
Son travail porte sur la résilience : la capacité à reprendre un développement après un traumatisme. Ce qu'il a établi, avec d'autres, tient en une proposition simple et longtemps contestée : un traumatisme n'écrit pas une destinée. Ce qui suit dépend de ce qui est disponible autour — ce qu'il appelle les tuteurs de résilience, ces personnes, ces liens, ces activités qui permettent de reprendre appui.
Cela intervient donc après, dans la reconstruction, pas dans l'analyse du mécanisme d'emprise. Et cela corrige une idée répandue et démobilisante : sortir d'une relation destructrice ne condamne pas à en garder la marque définitivement.
Une précision, parce qu'elle circule : la résilience n'est pas une qualité que l'on aurait ou non. Ce n'est pas de la force de caractère, et ce n'est certainement pas une injonction à aller bien.
Le point que les trois partagent — et que les contenus populaires oublient
Voici ce qu'aucun des trois n'a fait, et ce qui devrait figurer dans tout contenu sérieux sur ce sujet.
Ce qui existe dans le DSM-5, c'est le trouble de la personnalité narcissique, défini par neuf critères. Et il faut noter ce qui n'y figure pas : la manipulation organisée, le mensonge stratégique, l'isolement de la personne aimée, le fait de nier méthodiquement ce que l'autre a vu. Rien de tout cela n'est un critère. On peut recevoir ce diagnostic sans avoir jamais fait subir cela à quiconque ; on peut faire subir exactement cela sans jamais le recevoir.
Quant à la CIM-11, entrée en vigueur en 2022, elle a supprimé la catégorie. Le mot « narcissique » n'y figure dans aucun code : la classification a abandonné l'idée même de catégories séparées de personnalité au profit d'un trouble unique dont on cote la sévérité, augmenté de traits dominants.
Pourquoi cela ne change rien à ce que vous vivez
L'absence d'étiquette officielle ne rend pas votre expérience moins réelle, et pour une raison précise : les manuels ne classent pas des souffrances, ils classent des troubles chez une personne évaluée. Ils sont faits pour dire ce qu'a la personne assise en face du praticien, pas pour décrire ce qui se passe entre deux personnes.
Or l'emprise n'est pas dans une tête. C'est une relation. Aucune classification de troubles individuels n'a été conçue pour l'attraper. Ce n'est pas un défaut de votre situation, c'est un angle mort de l'outil.
Et chacun des mécanismes concernés, lui, est documenté : le gaslighting, le retournement de responsabilité, le lien traumatique, le déroulement en phases. La figure d'ensemble n'a pas de statut officiel, mais chacune des pièces qui la composent en a un.
Faire le test : Test sur les traits narcissiques → — Non pour étiqueter quelqu'un, mais pour repérer les mécanismes à l'œuvre dans une relation précise.Comment lire un contenu sur ce sujet
Trois repères, tirés de ce qui précède.
Un contenu qui promet de « reconnaître un pervers narcissique en 10 signes » vend une étiquette, pas une compréhension. Les listes de signes sont conçues pour que vous vous y reconnaissiez — c'est leur fonction, pas leur qualité. Un contenu qui invoque Cyrulnik pour décrire un manipulateur se trompe de référence. Cyrulnik parle de ce qui vient après. Un contenu qui affirme qu'il s'agit d'un trouble diagnostiqué se trompe, ou vous trompe. La bonne formulation existe : un mode relationnel destructeur, décrit cliniquement, dont les mécanismes sont documentés, et qui ne constitue pas une catégorie nosographique.Si votre sécurité est en jeu, cela prime sur toute lecture. En France, le 3919 répond aux violences faites aux femmes, le 17 en cas d'urgence, le 114 par SMS lorsqu'il est impossible de parler. Où que vous soyez, findahelpline.com recense les lignes d'écoute de votre pays.
Références
- American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5ᵉ éd.).
- Cyrulnik, B. (1999). Un merveilleux malheur. Odile Jacob.
- Hirigoyen, M.-F. (1998). Le Harcèlement moral : la violence perverse au quotidien. Syros.
- Organisation mondiale de la santé. (2022). Classification internationale des maladies (11ᵉ révision). https://icd.who.int
- Racamier, P.-C. (1992). Le Génie des origines : psychanalyse et psychoses. Payot.
En bref : L'expression « pervers narcissique » a une origine précise : le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier l'a forgée en 1986, à partir du latin pervertere — retourner, détourner de son usage. Ce qui est perverti n'est pas la sexualité, c'est la relation. Douze ans plus tard, Marie-France Hirigoyen publie Le Harcèlement moral (1998) et opère un déplacement décisif : elle cesse de décrire le fonctionnement de celui qui détruit pour décrire ce que produit le fait de le subir. Le livre dépasse les cent mille exemplaires en quelques semaines et inspire la loi française de 2002 sur le harcèlement moral au travail. Boris Cyrulnik, lui, n'a jamais théorisé la perversion narcissique : il a apporté autre chose, la résilience, c'est-à-dire la démonstration qu'un traumatisme n'écrit pas une destinée. Point capital : aucune des trois œuvres n'a fait entrer l'expression dans une nosographie. Ni le DSM-5, ni la CIM-11 ne la connaissent.

A propos de l'auteur
Gildas Garrec · Psychopraticien TCC
Psychopraticien certifie en therapies cognitivo-comportementales (TCC), auteur de 16 ouvrages sur la psychologie appliquee et les relations. Plus de 1000 articles cliniques publies sur Psychologie et Serenite.
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