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Éviter le conflit au travail : la stratégie qui coûte le plus cher


Il n'est pas vrai que les gens ne savent pas gérer les conflits. Ils en gèrent en permanence, et la méthode qu'ils emploient le plus souvent est la plus efficace à court terme : ne rien dire.

Ce que cette méthode coûte n'est jamais évalué, pour une raison simple : le bénéfice tombe le jour même — la réunion ne dérape pas, la relation tient, la journée se termine — tandis que la facture arrive quatre mois plus tard sous un autre nom. On ne l'attribue pas à l'évitement. On l'attribue à l'autre.

L'évitement est une stratégie, pas une faiblesse

Le modèle de Kenneth Thomas et Ralph Kilmann décrit cinq manières d'aborder un désaccord, positionnées sur deux axes : à quel point on défend ses propres intérêts, et à quel point on tient compte de ceux de l'autre. La compétition défend les siens sans les autres ; l'accommodation fait l'inverse ; le compromis coupe la poire en deux ; la collaboration cherche à satisfaire les deux ; l'évitement ne fait ni l'un ni l'autre — il retire la question.

Ce dernier mode a mauvaise presse, à tort. Aucun des cinq n'est bon ou mauvais en soi : chacun est adapté à certaines configurations et coûteux dans les autres. Un professionnel qui n'éviterait jamais rien serait épuisant et épuisé.

Le problème n'est donc pas l'évitement. C'est l'évitement non choisi : celui qu'on emploie parce qu'il est le plus confortable sur l'instant, sans avoir posé la question de savoir s'il convient à la situation. La différence entre les deux est observable en une question : si on vous demandait pourquoi vous n'en avez pas parlé, auriez-vous une raison, ou un ressenti ?

Ce que l'évitement économise réellement

Il faut être honnête sur ce point, sinon le reste ne tient pas. L'évitement procure trois choses, et elles sont réelles.

De l'énergie. Une conversation de conflit se prépare, s'appréhende, et laisse fatigué. La renoncer libère du temps et de la charge mentale à court terme. Une protection du lien. Beaucoup de relations professionnelles sont plus fragiles qu'elles n'en ont l'air, et une conversation mal conduite les abîme durablement. Ne pas la tenir préserve un fonctionnement, même imparfait. Une protection contre la perte. C'est le bénéfice le moins avoué et le plus déterminant. Tant que le sujet n'est pas posé, on n'a pas perdu. Beaucoup d'évitements sont, au fond, des refus de courir le risque d'un « non » explicite.

Les cinq coûts, à échéance de quelques mois

1. Le désaccord change de nature

C'est le coût principal, et il est mécanique. Un désaccord sur le travail ou sur l'organisation, laissé sans réponse, migre vers la relation en quelques semaines : à force de se heurter sans que rien soit énoncé, chacun finit par attribuer à l'autre une intention.

Or les natures de conflit n'ont pas le même coût de traitement. Ce qui se réglait en vingt minutes par une clarification de périmètre demandera, une fois devenu relationnel, un tiers et plusieurs séances. L'évitement ne reporte pas la facture : il la multiplie.

2. L'accumulation rend la sortie disproportionnée

Un incident évité reste disponible. Deux aussi. Au douzième, la sortie ne se fait plus sur le douzième : elle se fait sur les douze à la fois, avec une intensité que le dernier ne justifie pas.

C'est le mécanisme le plus visible de l'extérieur, et le plus injuste pour celui qui le vit : il a tenu bon longtemps, et ce qu'on retient de lui est la scène finale. Celui d'en face, lui, n'a connu que le douzième — de son point de vue, la réaction est disproportionnée, et il n'a pas tort au regard de ce qu'il sait.

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3. La perte de crédit d'exigence

Ne rien dire, c'est valider. Pas moralement : pratiquement. Une exigence qui n'a jamais été formulée n'existe pas pour l'autre, et sa formulation tardive arrive dans un contexte où l'usage contraire est installé depuis longtemps.

D'où la phrase que tout le monde a entendue : « ça ne t'a jamais posé de problème avant ». Elle est irritante, et elle est exacte.

4. L'extension du périmètre concédé

L'évitement n'est pas stable. Une exception non discutée devient une norme, une norme devient une attente, une attente devient une obligation implicite — et le périmètre concédé s'étend sans que personne n'ait décidé quoi que ce soit.

Le phénomène est très visible dans les demandes hors périmètre : le premier dépannage accepté sans commentaire est un service ; le vingtième est une part du poste, et sa remise en cause sera reçue comme un retrait.

5. La rumination

C'est le coût que l'évitement était censé éviter, et il le produit. La conversation non tenue se rejoue, dans le trajet, le soir, le dimanche. Elle occupe plus de temps mental que la conversation réelle n'en aurait pris, et elle produit une version enrichie et souvent plus dure que ce qui se serait dit.

Un repère utile : si un sujet vous revient plus de trois fois hors du travail, l'économie d'énergie n'a pas eu lieu. Elle a seulement changé de forme.

Les quatre situations où éviter est le bon choix

1. L'enjeu est faible et non récurrent

Un agacement ponctuel, sur un sujet qui ne se reproduira pas, avec quelqu'un qu'on croise rarement. Le coût de la conversation dépasse ici le coût du silence, et il n'y a pas de honte à choisir de ne pas la tenir. Le critère est la récurrence : ce qui se répète n'est jamais un enjeu faible, même si chaque occurrence l'est.

2. La fenêtre est mauvaise

Un désaccord n'a pas à être traité le jour même. Une période de charge exceptionnelle, une échéance à cinq jours, un événement personnel dans la vie de l'autre : reporter est légitime.

À une condition, qui fait toute la différence : le report est daté. « Je le dirai après la livraison du 15 » est une décision. « Je verrai plus tard » est un évitement qui vient d'être maquillé.

3. Le rapport de force rend la conversation inopérante

Il existe des configurations où poser un désaccord ne produit aucun effet possible et expose celui qui le pose. Le reconnaître n'est pas de la lâcheté : c'est une évaluation.

Mais l'évitement n'est alors pas la seule action disponible, et c'est le point qui compte. On peut renoncer à la conversation directe et, en même temps, relever les faits : les dates, les demandes, les réponses, les effets sur le travail. Cette matière ne sert pas à confronter aujourd'hui ; elle sert à ne pas dépendre, dans six mois, d'une mémoire qui aura effacé les trois quarts. C'est exactement l'usage de ScanMyJob — et le cas de conflit d'équipe donné en exemple montre ce que treize semaines d'échanges laissent voir quand on les regarde en série plutôt qu'en souvenir.

4. Vous partez

Si le départ est décidé et proche, ouvrir un conflit qui demandera trois mois de suivi n'a pas de rendement. C'est le seul cas où l'évitement n'a pas de coût différé, puisqu'il n'y a plus de différé.

Deux réserves. Le départ doit être réellement décidé, pas espéré — « je pars bientôt » est l'une des formules qui font tenir des situations pendant des années. Et si ce qui se passe concerne d'autres personnes qui restent, la question n'est plus seulement la vôtre.

Le critère qui distingue les deux

Dans les quatre situations ci-dessus, l'évitement partage une propriété que l'évitement subi n'a jamais : il est daté et révisable. Il y a une raison énonçable, une échéance ou une condition de réouverture, et la personne pourrait dire à quelqu'un pourquoi elle a choisi de ne pas parler.

L'évitement subi, lui, n'a ni date ni raison. Il a un ressenti — je ne me sens pas de le dire, ce n'est pas le moment, ça va se tasser — et il se prolonge indéfiniment parce que rien n'est prévu pour y mettre fin.

Sortir d'un évitement installé

Trois choses aident, dans cet ordre.

Reprendre le sujet par le plus petit bout, pas par le bilan. Après six mois de silence, la tentation est de tout poser d'un coup. C'est le meilleur moyen de faire dérailler la conversation. Mieux vaut le dernier épisode, seul, daté, sans référence à l'historique : « Hier, la demande est arrivée à 18 h pour le lendemain matin. Je voudrais qu'on regarde comment on organise ça. » Accepter la remarque sur l'antériorité. « Tu n'as jamais rien dit » viendra, et elle est fondée. La réponse tient en une phrase, sans justification : « C'est vrai. J'aurais dû le dire plus tôt, je le dis maintenant. » Elle ferme le sujet en trois secondes ; se défendre l'ouvre pour vingt minutes. Ne rien attendre de rétroactif. Un évitement long ne se rattrape pas : les mois passés sont passés. Ce qui peut changer commence aujourd'hui, et c'est déjà l'essentiel.

Pour situer votre propre mode par défaut face au désaccord — et ce qu'il vous fait payer selon les situations —, les tests de la plateforme permettent de faire le point. L'assistant peut aider à formuler une reprise de sujet après une longue période de silence.

Trois choses que cet article ne fait pas

Il ne dit pas qu'il faut tout dire. Un professionnel qui poserait chaque désaccord serait invivable, pour les autres et pour lui. Le propos porte sur le fait de choisir, pas sur le fait de parler. Il ne décrit personne. L'évitement est un mode de réponse, pas un trait de caractère, et la même personne l'emploie selon les interlocuteurs et les périodes. Il ne traite pas les situations qui débordent du conflit. Quand ce qui se passe engage la santé ou relève d'un autre régime, l'arbitrage entre parler et se taire n'est plus une question de stratégie relationnelle : il se pose au médecin du travail, à un représentant du personnel, ou à un avocat.
En bref : L'évitement est, de très loin, le mode de gestion du conflit le plus employé au travail — et le seul dont personne ne mesure jamais le résultat, parce que son bénéfice est immédiat et visible tandis que son coût est différé et attribué à autre chose. Cet article le prend au sérieux comme stratégie et non comme faiblesse : dans le modèle de Thomas et Kilmann, l'évitement est l'un des cinq modes légitimes, défini par une faible affirmation de ses propres intérêts et une faible coopération, et il est parfaitement adapté à certaines situations. Le problème n'est pas qu'on l'utilise, c'est qu'on l'utilise par défaut, sans l'avoir choisi. L'article détaille ce que l'évitement économise réellement (l'énergie de la confrontation, le risque relationnel, le risque de perdre), puis les cinq coûts qu'il produit à échéance de quelques mois : la migration du désaccord vers la relation, l'accumulation qui rend la sortie disproportionnée, la perte de crédit d'exigence, l'extension du périmètre concédé, et la rumination. Il donne enfin les quatre situations où éviter est le bon choix — l'enjeu faible, la fenêtre mauvaise, le rapport de force écrasant, le départ prochain — et le critère qui les distingue d'un évitement subi : dans les quatre, l'évitement est daté et révisable.
Gildas Garrec, Psychopraticien TCC

A propos de l'auteur

Gildas Garrec · Psychopraticien TCC

Psychopraticien certifie en therapies cognitivo-comportementales (TCC), auteur de 16 ouvrages sur la psychologie appliquee et les relations. Plus de 1000 articles cliniques publies sur Psychologie et Serenite.

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