Les cinq types de conflit au travail, et le remède propre à chacun
Devant deux personnes qui ne s'entendent pas, la réaction la plus répandue dans les organisations est de les réunir. Cela fonctionne dans un cas sur deux environ, et l'autre moitié du temps cela envenime — parce que réunir deux personnes autour d'un problème qui n'est pas entre elles ne fait que leur donner l'occasion de s'en attribuer mutuellement la cause.
Distinguer les natures de conflit n'est donc pas une élégance théorique : c'est la seule façon de savoir si la solution qu'on s'apprête à appliquer a une chance de fonctionner.
1. Le conflit de tâche
Ce que c'est. Un désaccord sur le contenu du travail : quelle option retenir, quel niveau de qualité viser, quel argument tient, quelle méthode est la bonne. Comment le reconnaître. Les échanges contiennent des arguments, des données, des exemples. Chacun cherche encore à convaincre l'autre, ce qui suppose qu'il le croit convaincable. Les positions bougent, même peu. Le désaccord ne déborde pas sur d'autres sujets : on peut ne pas s'entendre sur une méthode et déjeuner ensemble. Le remède. Il n'y en a pas toujours besoin — c'est le seul type de conflit dont la recherche ait mesuré des effets positifs sur la qualité des décisions, à condition qu'il reste sur son objet. Ce qu'il faut, c'est un critère d'arbitrage connu à l'avance : qui tranche, sur quelle base, à quelle échéance. Sans critère, un désaccord de tâche s'éternise, et un désaccord qui s'éternise change de nature. L'erreur qui l'aggrave. Le traiter comme un problème de personnes. « Vous n'arrivez pas à travailler ensemble » là où deux professionnels compétents divergent sur une option technique transforme une discussion saine en soupçon réciproque.2. Le conflit de process
Ce que c'est. Un désaccord non pas sur le travail, mais sur son organisation : qui décide, qui est consulté, dans quel ordre, avec quelle antériorité, jusqu'où va le périmètre de chacun. Comment le reconnaître. C'est le plus discret des cinq et de loin le plus fréquent. Les indices sont formels avant d'être verbaux : des messages envoyés « pour information » à quelqu'un qui pensait décider, des validations demandées deux fois, des réunions convoquées par deux personnes différentes sur le même sujet, des documents qui existent en plusieurs versions parallèles. Le vocabulaire employé est celui de l'agacement, pas celui du fond : « je n'étais pas au courant », « ce n'est pas à moi de faire ça », « on m'a mis devant le fait accompli ». Le remède. Il est presque toujours écrit et presque jamais relationnel : une clarification explicite du qui-fait-quoi, avec les zones de recouvrement nommées. Une heure de mise à plat des rôles règle souvent ce que six mois de tension n'ont pas réglé. L'erreur qui l'aggrave. La médiation. Mettre deux personnes face à face pour parler de leur relation quand le problème est une ambiguïté d'organisation les oblige à chercher un tort là où il n'y en a pas — et à s'en trouver un. Pourquoi il compte tant. Un conflit de process laissé sans réponse migre vers le conflit de relation en quelques semaines : à force de se heurter sans comprendre pourquoi, chacun finit par attribuer à l'autre une intention. C'est la conversion la plus banale et la plus évitable des cinq.3. Le conflit de relation
Ce que c'est. L'objet initial n'est plus le sujet. Ce qui est en jeu est désormais la manière dont l'autre se comporte, le respect, la place, la réputation. Comment le reconnaître. Les indices sont mesurables dans les échanges eux-mêmes, ce qui est utile parce que la mémoire, elle, est mauvaise juge en la matière. La part des messages passant par un canal collectif plutôt qu'en direct augmente. Les fils se dédoublent : une conversation officielle, et des conversations parallèles avec des tiers. Le délai de réponse s'allonge dans un sens et se raccourcit dans l'autre. Les formulations se répètent presque à l'identique, signe qu'on ne cherche plus à convaincre mais à consigner. Le cas de conflit d'équipe présenté par ScanMyJob rend visibles exactement ces indicateurs : concentration des échanges sur deux intervenants, part écrasante du canal collectif, sorties de fil, messages hors plage horaire. Le remède. C'est le seul des cinq où la conversation sur la relation est effectivement l'outil — et où un tiers est souvent nécessaire, parce que les deux parties ont cessé de se croire. Quand il est installé depuis longtemps, aucune reformulation ne suffit : il faut une médiation, c'est-à-dire un cadre et quelqu'un dont le rôle est explicite. L'erreur qui l'aggrave. Le traiter par le process : réécrire des procédures pour éviter que deux personnes aient à se parler. Cela fonctionne trois semaines, puis le problème ressort ailleurs, avec un motif nouveau. Un point de vigilance. Un conflit de relation ne dit rien de la valeur des personnes concernées. Il décrit une dynamique d'échange qui s'est fermée — et une dynamique se répare, alors qu'un caractère supposé ne se répare pas. C'est la raison pour laquelle il vaut mieux relever ce qui se passe que qualifier qui est en face.4. Le conflit de valeurs
Ce que c'est. Il ne porte ni sur la méthode ni sur l'organisation, mais sur ce qui est acceptable. Un soignant à qui l'on demande de réduire le temps par patient, un commercial à qui l'on demande de vendre ce qu'il juge inadapté, un cadre à qui l'on demande de communiquer une information qu'il sait incomplète. Comment le reconnaître. La différence est nette : dans les quatre autres types, on cherche une solution ; dans celui-ci, on cherche à ne pas faire. Le vocabulaire est celui de la conscience professionnelle, pas de l'efficacité — « ce n'est pas mon métier », « je ne peux pas cautionner ». Et l'effet ne ressemble à aucun autre : ce n'est pas de l'agacement, c'est une usure qui persiste hors du travail. Le remède. Il n'y a pas de compromis à mi-chemin d'une valeur. La réponse passe par une décision : négocier le périmètre, obtenir une exception, changer de poste, ou accepter — et savoir qu'accepter a un coût qu'il vaut mieux nommer. Un article entier lui est consacré. L'erreur qui l'aggrave. La négociation. Proposer un arrangement à quelqu'un dont l'objection est morale lui signifie qu'on n'a pas entendu l'objection, et durcit la position.5. Le conflit de loyauté
Ce que c'est. Deux engagements légitimes se contredisent, et tenir l'un revient à trahir l'autre. Le cas le plus fréquent est celui du manager de proximité, tenu de porter une décision qu'il n'a pas prise à une équipe dont il partage l'avis. Mais il concerne tout autant celui qui sait quelque chose sur un collègue, celui qui est pris entre deux services, celui qui doit arbitrer entre une consigne et un engagement pris. Comment le reconnaître. Il n'y a pas d'adversaire. La personne ne se plaint de personne — elle décrit une position intenable et se sent coupable dans les deux directions à la fois. Le remède. Il commence par la reconnaissance explicite du dilemme, parce que la souffrance vient largement du fait qu'il est traité comme un simple problème d'exécution. Ensuite : rendre les deux engagements explicites, identifier ce qui peut être dit et à qui, et accepter qu'un arbitrage soit nécessaire plutôt que de tenir les deux rôles indéfiniment. Le détail est traité ici. L'erreur qui l'aggrave. Demander de choisir un camp. Elle transforme un dilemme en faute.Le tableau, en une lecture
| Type | Sur quoi ça porte | Indice le plus fiable | Remède | Erreur classique |
|---|---|---|---|---|
| Tâche | le contenu du travail | des arguments, des positions qui bougent | un critère d'arbitrage annoncé | y voir un problème de personnes |
| Process | qui fait quoi, quand | doublons, validations, « je n'étais pas au courant » | clarification écrite des rôles | une médiation |
| Relation | la personne, la place | canal collectif, fils parallèles, répétitions | conversation cadrée, souvent un tiers | réécrire des procédures |
| Valeurs | ce qui est acceptable | on cherche à ne pas faire | une décision, pas un compromis | négocier |
| Loyauté | deux engagements | pas d'adversaire, culpabilité double | expliciter le dilemme, arbitrer | demander de choisir un camp |
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Un conflit change de nature avec le temps, presque toujours dans le même sens. Process → relation est la trajectoire la plus commune ; tâche → relation vient ensuite. L'inverse ne se produit jamais spontanément. Cela signifie que le coût du diagnostic tardif n'est pas linéaire : ce qui se réglait par un tableau de responsabilités en semaine 2 demandera une médiation en semaine 20. Un conflit peut être de deux natures à la fois, et c'est le cas le plus difficile. Une ambiguïté de rôle qui dure produit une rancune ; il faut alors traiter les deux, dans l'ordre — d'abord le process, qui est objectivable, ensuite la relation, qui ne l'est pas. Traiter la relation d'abord échoue, parce que la cause reste active.Pour faire ce diagnostic sur votre propre situation, la matière est déjà chez vous : les dates, les canaux, la densité des échanges, les personnes en copie. ScanMyJob sert précisément à mettre cette matière en série. Et pour savoir comment vous réagissez vous-même en situation de tension — chacun a un mode par défaut, et il n'est adapté qu'à certains des cinq types —, les tests de la plateforme permettent de faire le point.
Trois choses que cet article ne fait pas
Il ne dit pas qui a tort. La typologie sert à choisir un outil, pas à répartir des responsabilités. Il ne qualifie aucune situation juridiquement. Aucun de ces cinq types ne correspond à une notion de droit, et certaines situations relèvent d'un autre régime : ce point se discute avec un représentant du personnel, le médecin du travail ou un avocat. Il ne décrit personne. Les cinq types décrivent des dynamiques entre des positions, pas des traits chez des individus. C'est ce qui les rend utilisables : une dynamique se modifie.En bref : La plupart des conflits de travail se soignent mal parce qu'ils sont soignés au hasard : on applique la même recette — « il faut qu'ils se parlent » — à des situations dont la nature n'a rien de commun. Or les travaux de Karen Jehn puis ceux qui les ont prolongés distinguent des natures nettement différentes, qui n'ont ni les mêmes effets sur la performance ni les mêmes remèdes. Cet article en décrit cinq : le conflit de tâche (on n'est pas d'accord sur le contenu du travail — le seul qui puisse être utile), le conflit de process (on n'est pas d'accord sur qui fait quoi, quand, avec quelle autorité — le plus fréquent et le plus mal identifié), le conflit de relation (l'objet a disparu, la personne est devenue le sujet), le conflit de valeurs (on ne peut plus faire le travail comme on juge qu'il doit être fait) et le conflit de loyauté (deux engagements légitimes se contredisent). Chacun est présenté avec ses indices observables, son remède, et l'erreur qui l'aggrave — car un conflit de process traité comme un conflit de relation produit une médiation inutile, et un conflit de valeurs traité comme un conflit de tâche produit une décision qui ne tiendra pas.

A propos de l'auteur
Gildas Garrec · Psychopraticien TCC
Psychopraticien certifie en therapies cognitivo-comportementales (TCC), auteur de 16 ouvrages sur la psychologie appliquee et les relations. Plus de 1000 articles cliniques publies sur Psychologie et Serenite.
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