Syndrome de l'imposteur et TDAH
Une même journée peut contenir les deux extrêmes. Le matin, quatre heures d'affilée sur un dossier complexe, avec un résultat que personne dans l'équipe n'aurait produit aussi vite. L'après-midi, quarante minutes pour ne pas envoyer un e-mail de trois lignes, sans raison identifiable.
Le lendemain, quelqu'un félicite le travail du matin. Et la réaction intérieure n'est pas de la fierté : c'est de l'inquiétude. Parce que la personne sait ce que l'après-midi a coûté, et qu'elle ne sait pas de quoi demain sera fait.
C'est là que se noue quelque chose de très particulier. Le sentiment d'imposture ordinaire consiste à ne pas croire à ses propres réussites. Ici s'ajoute un problème d'un autre ordre : la compétence n'est pas prévisible, et elle ne l'est pas d'abord aux yeux de la personne elle-même. Difficile de se sentir légitime dans un poste quand on ignore si l'on saura faire demain ce qu'on a su faire hier.
Deux précisions nécessaires. Le sentiment d'imposture, décrit par Clance et Imes en 1978, n'est ni un diagnostic ni une maladie : c'est une expérience subjective qui ne figure dans aucune classification. Le trouble du déficit de l'attention, lui, appartient bien aux classifications médicales — et c'est justement pour cela qu'il ne se reconnaît pas dans un article : son évaluation se conduit avec un professionnel qualifié, sur un entretien approfondi et une histoire de vie, jamais sur une liste lue en ligne.
Dans l'article qui suit, j'aborde le lien entre irrégularité de la performance et doute de légitimité professionnelle. Si vous vous reconnaissez dans ce thème, les tests de la plateforme permettent de faire le point.
Ce que laisse une trajectoire d'échecs mal attribués
Le point de départ est rarement professionnel. Il est scolaire, et il est ancien.
Pendant des années, les retours n'ont pas porté sur des résultats mais sur ce qu'on était supposé être : « tu pourrais si tu voulais », « tu ne fais pas d'efforts », « tu es intelligent mais tu ne t'appliques pas ». Ces phrases ont une caractéristique commune, et elle est décisive : elles attribuent la difficulté à une cause interne et stable, c'est-à-dire au caractère.
C'est exactement le schéma que Bernard Weiner a décrit comme le plus coûteux psychologiquement. Une difficulté attribuée à la méthode se corrige ; attribuée au manque de volonté, elle devient une donnée sur soi. Et lorsqu'une même explication est répétée par des dizaines d'adultes pendant douze ans, elle n'a plus besoin d'être vérifiée : elle devient l'arrière-plan.
Vingt ans plus tard, dans un poste où tout se passe bien, cet arrière-plan reste actif. Il ne demande qu'un incident mineur — un oubli, un retard, une relecture ratée — pour reprendre la parole avec ses mots d'origine.
La performance irrégulière, et pourquoi elle interdit de s'appuyer sur soi
C'est le mécanisme le plus spécifique de ce sujet, et le moins compris de l'extérieur.
Le fonctionnement attentionnel dont il est question ici n'est pas un déficit constant : c'est une variabilité. La capacité de concentration dépend fortement de l'intérêt de la tâche, de l'urgence, de la nouveauté, du niveau de fatigue, du bruit ambiant, de l'heure. Sur un sujet qui mobilise, la performance peut être remarquable et durer des heures. Sur une tâche administrative sans enjeu, elle peut être proche de zéro.
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Analyser →Vu de l'intérieur, cela produit une conséquence redoutable : on ne peut pas généraliser à partir de ses propres réussites. Quelqu'un qui a réussi une chose difficile en tire normalement une information — « je sais faire ça ». Ici, l'information est immédiatement invalidée par l'expérience répétée du contraire sur des tâches parfois plus simples.
Le sentiment d'imposture s'installe alors non pas malgré les preuves, mais à cause de la structure des preuves elles-mêmes. Elles sont contradictoires, et la lecture la plus prudente — celle qu'adopte presque tout le monde dans cette situation — consiste à retenir les mauvaises.
Cela alimente également une croyance très répandue : « je m'en sors uniquement grâce à l'urgence ». Le fait qu'une échéance rapprochée débloque effectivement la mise en route est vécu comme une preuve de tricherie, alors que c'est simplement une caractéristique de fonctionnement.
L'effort invisible
Troisième mécanisme, et celui qui rend les retours des collègues inopérants.
Ce qui coûte le plus n'est pas ce qui se voit. La production intellectuelle peut être fluide pendant que tout le reste — se mettre en route, tenir un ordre de priorités, ne pas partir sur un autre sujet, retrouver le fichier, relire sans sauter de ligne, envoyer dans les temps — consomme une énergie considérable et totalement silencieuse.
Résultat : les compliments portent sur la partie facile, et les reproches portent sur la partie coûteuse. Quelqu'un peut ainsi être félicité pour une analyse qui lui a demandé une heure agréable, et repris sur un compte rendu qui lui a demandé trois heures pénibles. Les deux messages disent la même chose à l'intérieur : ce qui compte pour eux, c'est précisément ce que je n'arrive pas à tenir.
À cela s'ajoute la fatigue de la dissimulation. Beaucoup de gens développent des stratégies de compensation efficaces — alarmes, listes, doubles vérifications, arrivée en avance, travail le soir pour compenser un après-midi perdu — et ne les montrent à personne. La compensation invisible produit alors le même effet que la sur-préparation dans le sentiment d'imposture ordinaire : elle permet de réussir, et elle empêche d'attribuer la réussite à une compétence. Le mécanisme d'attribution est le même, il est simplement alimenté par une histoire différente.
Ce qui aide, et ce qui n'aide pas
Ce qui n'aide pas : se répéter qu'on est compétent. Dans ce cas précis, l'argument est particulièrement faible, parce que la personne dispose de contre-exemples réels et nombreux. Elle ne se ment pas quand elle dit qu'elle a raté des choses. Le problème n'est pas le fait, c'est l'explication qu'elle en donne. Ce qui aide, en premier lieu : distinguer, sur des exemples précis, ce qui relève d'une difficulté de mise en route ou d'organisation de ce qui relève d'une difficulté de compréhension ou de niveau. Cette distinction est presque toujours absente au départ — tout est rangé au même endroit, « je ne suis pas à la hauteur » — et elle change beaucoup de choses une fois faite, parce qu'elle sépare ce qui s'aménage de ce qui ne se pose pas. Ce qui aide ensuite : disposer d'un matériau extérieur. Les auto-évaluations tournent en rond ici plus qu'ailleurs, précisément parce que la mémoire de ce profil est riche en incidents et pauvre en série. C'est l'intérêt d'un relevé de faits daté : il rétablit la proportion. ScanMyJob analyse des échanges écrits de travail et met en avant ce qui contredit votre lecture autant que ce qui la confirme — c'est son objet principal, et il est particulièrement utile quand la lecture de soi repose sur quelques épisodes marquants. Les éléments qui ressortent sont concrets : les sujets qu'on vous confie de préférence, les moments où l'on vous demande un avis, les sollicitations en arbitrage, les délais réels de vos réponses comparés à ce que vous croyez. Beaucoup de personnes convaincues d'être « limites » découvrent qu'on leur envoie systématiquement les dossiers que personne ne veut ouvrir. La galerie d'exemples montre quatre cas réels avec leur relevé complet. Et enfin, si la question se pose sérieusement : elle se pose à un professionnel. Un fonctionnement attentionnel s'évalue en entretien, avec une histoire développementale, pas avec une liste de traits. Les aménagements possibles au travail — et il en existe — dépendent entièrement de ce cadrage.Ce que cet article ne fait pas
Il ne dit pas, et ne peut pas dire, que vous êtes concerné par un TDAH. Se reconnaître dans une description n'est pas une évaluation. Une grande partie de ce qui est décrit ici — irrégularité, difficulté de mise en route, effort invisible — se rencontre aussi dans l'épuisement professionnel, dans l'anxiété, dans les périodes de surcharge, et chez des gens qui ne relèvent d'aucune de ces catégories. Seul un professionnel qualifié peut faire la part des choses, et il le fait en entretien. Il ne pose aucun diagnostic de sentiment d'imposture non plus, parce qu'il n'y a rien à diagnostiquer : ce n'est pas une maladie, et cela ne figure dans aucune classification. Il ne remplace pas un avis professionnel. Si ces difficultés ont des conséquences concrètes — sur le sommeil, sur le maintien dans le poste, sur l'état général — c'est un sujet à porter à un médecin, un psychologue ou le médecin du travail, ce dernier étant accessible à votre initiative et tenu au secret médical. Et la question de l'environnement reste entière. Certains postes rendent visible une difficulté que d'autres n'auraient jamais révélée : open space bruyant, interruptions permanentes, absence de priorités énoncées, reporting disproportionné. Que le problème soit à l'intérieur ou dans l'organisation du travail n'est pas tranché par cet article, et c'est souvent la première question à instruire.En bref : Chez les adultes concernés par un trouble du déficit de l'attention, le sentiment d'illégitimité professionnelle est très fréquemment rapporté, et trois raisons s'additionnent. D'abord une trajectoire : des années de reproches portant non sur le résultat mais sur la personne — « tu pourrais si tu voulais » — qui installent très tôt l'idée que l'insuffisance est de caractère. Ensuite une performance irrégulière : capable un jour, incapable le lendemain sur la même tâche, ce qui rend la compétence non prédictible pour soi-même et interdit de s'appuyer sur ses réussites. Enfin un écart entre l'effort fourni et l'effort visible : ce qui coûte le plus n'est pas ce qui se voit, si bien que les retours reçus portent presque toujours à côté. L'article décrit ces mécanismes et propose de sortir des auto-évaluations au profit de traces datées produites par d'autres. Le sentiment d'imposture n'est ni un diagnostic ni une maladie. Le TDAH, lui, relève d'une évaluation clinique qui se conduit avec un professionnel, jamais avec un article.

A propos de l'auteur
Gildas Garrec · Psychopraticien TCC
Psychopraticien certifie en therapies cognitivo-comportementales (TCC), auteur de 16 ouvrages sur la psychologie appliquee et les relations. Plus de 1000 articles cliniques publies sur Psychologie et Serenite.
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